Certaines générations se croient élues pour refaire le monde. A vingt-cinq ans, j’ai renoncé, comme la plupart de mes camarades, aux idées « révolutionnaires » auxquelles je venais joyeusement de sacrifier ma jeunesse. Je n’avais pas encore découvert que « l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes » comme l’énonce Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe.
Ce renoncement à l’idéal qui nous avait portés n’allait pas de soi. Nous avions vécu dans la démesure, soufflant sur les braises de toutes les révoltes, et nous nous retrouvions dans le vide. Nous avions milité en bande, avec une morale de bande (comme disait Péguy au moment des Cahiers de la Quinzaine). Nous avions cru réaliser l’impossible Justice et réformer la cité toute entière.
Après cinq ans de révolution, du jour au lendemain, c’était chacun pour soi, et tant pis si parfois les ailes de nos rêves avaient été coupées. Il faut bien, un jour, revenir des Croisades. Que fait-on quand la chevalerie est terminée. ? Vers quoi se tourne-t-on ? L’argent ? Le pouvoir ? Le sexe ? Le Rotary ? Le Traveller’s ? Les petits arrangements entre amis ? Non. Cervantès, présent à la victoire de Lépante, où il avait perdu un bras, -on l’avait surnommé le manchot de Lépante-, ayant renoncé aux joutes et aux combats, se tourne vers la littérature, « cette invention qu’il a reçue du ciel et dont il est le plus fier ».
Changement de registre, retour à l’essentiel. Littérature notre ciel. Dans le brouillard qui suivit notre auto dissolution, j’ai décidé que si je ne pouvais pas changer le monde, j’allais au moins le raconter. Dès cet instant, je me suis préparé à passer ma vie dans l’arche de papier que j’allais m’employer à construire.
Maurice Barrès est le premier compagnon que je me choisis. Il en appellera d’autres : Chateaubriand, Aragon, Malraux, Camus, Morand. Je découvre les trois livres du Roman de l’énergie nationale, je m’attarde sur les Déracinés, je vais sur les pas de Barrès de Vaudémont à Haroué, je sillonne le Xaintois, je marche en hiver dans la neige de la colline inspirée, je visite sa maison à Charmes , je file à Venise où il disait avec avoir décidé de toute sa vie, je demande à un comédien ( François Marthouret) de lire ses textes, j’installe sur mon bureau une photo de l’écrivain assis en costume sur les ruines de Baalbek ( toujours devant mes yeux aujourd’hui) , j’emprunte la route qui longe la Moselle, j’écris mon premier livre, Chagrin lorrain en méditant ce que Barrès a écrit sur le peuple, « qui lui a révélé la substance humaine », je rencontre des Lorrains qui le connaissaient , notamment une femme, j’ai oublié son nom, qui avait vécu à ses côtés l’armistice du 11 novembre 1918.
J’ai trente ans quand je m’éloigne de la Lorraine pour vivre à Paris, Barrès ne me quitte pas. J’emporte son Enquête aux pays du Levant dès mon premier voyage à Beyrouth. Je parle de lui avec François Furet. L’historien de la Révolution me dit : « Vous devriez écrire un roman sur les déracinés et sur la France.. » Je réponds à Furet que je travaille depuis plusieurs années à un roman sur la France, Dans la marche du temps. Je prépare mon livre en arpentant les champs de bataille de Verdun. Je lis Genevoix, mais aussi les Chroniques de la Grande guerre. Jamais Barrès ne me déçoit.
Peu de semaines, cent ans après sa mort, sans ouvrir Le mystère en pleine lumière. La rêverie barrésienne, constante et toujours renouvelée, entre Sparte et Domrémy, nourrit la mienne. Son œuvre est une leçon de discipline face au néant. Chercher la vérité absolue et intime de chaque chose, être un héros ou saint pour soi-même, ne pas oublier que l’art est toujours un courage, relire Hugo et Balzac dans son sillage, se précipiter tout entier dans son œuvre. Voilà ce qu’il nous dit. Mais il y a plus.
Notre pays parait aujourd’hui plus fracturé que jamais. Les Familles spirituelles de la France nous enseignent que la France a toujours été une terre d’amitié, et jamais le territoire de la haine. L’œuvre de Barrès, tellement écrite et dessinée, comme disait Malraux, – la magnifique biographie d’Emmanuel Godo nous le rappelle avec éclat – , nous permet aujourd’hui de ne pas renoncer à faire vivre l’âme française, ce mystère d’Histoire, de courage et de Saint Langage, notre oxygène pour le futur.
Maurice Barres


