Maurice Barres
Société des lecteurs de Maurice Barres

Malraux et Barrès

3 septembre 2026

Quelques points de repère :

I – L’Orient

4 décembre 1923 – mort de Maurice Barrès à Neuilly. Il venait de signer les services de presse de son « Enquête aux pays du Levant », récit d’un voyage effectué en mai-juin 1914.

André Malraux est occupé à désceller les sculptures du temple de Bantaeï-Srey au Cambodge. Il sera arrêté à Pnom-Penh où il parvient fin décembre.

A Frédéric Grover, le 1er juillet 1968, Malraux déclare : « Mon admiration a été d’abord pour le Barrès voyageur », tout en ajoutant :

«  L’Orient de Barrès était pour moi un demi-Orient. Son Orient s’arrêtait à la Perse ; pour moi, c’était là qu’il commençait. »

II – L’Alsace et la Lorraine

1905 – Premier volume des « Bastions de l’Est », « Au service de l’Allemagne », Barrès consacre ses plus belles pages au Mont-Sainte-Odile. Pour la réédition en mars 1923, il date sa révélation de l’Alsace-Lorraine de sa rencontre avec le docteur Pierre Bucher en juillet 1899 sur le champ de bataille de Reichshoffen (guerre de 1870, Barrès avait huit ans). Vital Rambaud cite cette phrase des Cahiers (1911) : « je ne prendrai jamais mon parti qu’après 1870 la France ne se soit pas constituée comme une Sparte, subordonnant tout à la reconstitution de sa gloire et de son territoire. ». Barrès avait voyagé en Grèce en 1901 d’où il tirera son « Voyage de Sparte » (1906).

Septembre 1944 – Malraux, colonel Berger, prend la tête de la brigade Alsace-Lorraine qui reconquiert Sainte-Odile. Dans « les Noyers de l’Altenburg », Malraux situe le prieuré d’Altenburg à quelques kilomètres de Sainte-Odile.

25 novembre 1951 – Aux Assises nationales du R.P.F. (Rassemblement du Peuple Français) à Nancy, Malraux prononce un éloge de Maurice Barrès : « Je crois avoir compris le dernier Barrès lorsque, soldat de la Libération dans ces départements, je trouvais presque toujours dans ma chambre un portrait de soldat ; tantôt avec une Croix de guerre ; tantôt avec une Légion d’honneur, et si souvent avec une croix noire : presque toujours le portrait d’un mort. Barrès a dit combien il était attaché aux cimetières de Lorraine ; je regrette d’avoir compris trop tard que, s’il fut si douloureusement lié à la tristesse qui tombe à cette heure derrière les grandes vitres qui nous entourent, comme elle tombe sur les chrysanthèmes mouillés du jour des morts dans nos provinces de l’Est, ce n’était pas seulement par la nostalgie d’un passé de grandeur, c’était aussi parce que les cimetières de Lorraine sont gorgés de soldats morts. »

1953 – Dans une lettre à Pierre de Boisdeffre, qui considère Malraux « de Barrès le plus audacieux héritier », André Malraux reprend sa phrase de 1951, tout en l’introduisant par un curieux jugement : « la découverte de la Lorraine fut pour lui une catastrophe. Il n’était pas un Lorrain (y a-t-il des Lorrains?), il était un Français de l’Est, ce qui est bien différent. » Il explicite : « les passions héréditaires appelaient une défense de la France que la Lorraine étriqua. Barrès avait un sens épique de la continuité française, d’une France où la Révolution selon Michelet succédait aux chansons de geste, et où les ducs de Lorraine font figure d’intrus. Il semble avoir été conscient, à plusieurs reprises, de ce que le grand Barrès était celui qui défendait sur le Rhin, à ses yeux symbolique, non la Lorraine, mais l’idée qu’il se faisait de l’Occident. »

À Frédéric Grover en 1968, il sera encore plus net : « Barrès a été la victime d’un malentendu. Il a voulu se persuader qu’il y avait en lui deux hommes : disons, pour emprunter la terminologie de Montherlant, un Barrès du Tibre et un Barrès de l’Oronte. Il s’est voulu défenseur des positions latines contre les positions germaniques. Or le vrai dialogue, le vrai conflit de Barrès n’est pas avec l’Allemagne, mais avec l’Asie. Le vrai ennemi de Barrès c’est l’Inde. Il a eu tort de croire que son problème était sur le Rhin : il était en réalité sur le golfe Persique. » Et Malraux de conclure : « il y a quelque chose d’accidentel dans son nationalisme…Il est déplorable que le destin intellectuel d’une vie entière soit lié à un accident. Et ceci a des conséquences graves : la pensée de Barrès ne se développe pas dans son conflit avec l’Allemagne. Elle est circonscrite. Ce n’est pas un vrai conflit…Prenez Colette Baudoche. Nancy…Il fait l’Allemand caricatural. Alors que dans « l’Enquête aux pays du Levant », il est plus profond, plus subtil et surtout plus romanesque et il réussit à exprimer ce romanesque dans « un Jardin sur l’Oronte »…Dans « une Enquête », certains chapitres contiennent ce que Barrès a écrit de plus beau. Ainsi le passage sur les Assassins… » (les Hashashin)  

III – La politique

1924 – Albert Thibaudet dans « les princes lorrains » : « Du point de vue routier, l’idéal serait de prendre le chemin de Jaurès, en le dépouillant de son dehors, de sa précipitation, de son tumulte et de son battage oratoire, en le plaçant à la suite du patriotisme aigu, éveillé et prudent d’un Barrès, en le vivifiant par cette durée profonde d’arbre qui pousse, où il faut voir le grand secret barrésien. »

1951 – André Malraux, aux Assises du RPF, reprend l’idée dans son portrait de Barrès : « Ce témoin de la France soupçonna très tôt un sens profond des métamorphoses de l’histoire…Lorsqu’il vint s’incliner devant le corps de Jaurès (assassiné le 1er août 1914), il ne vit de ce visage, hélas ! pacifié, que ses paupières fermées sur un grand rêve. Et lorsqu’il mourut, son vieil ennemi Clemenceau, l’homme qu’il avait le plus attaqué jadis, vint à son tour s’incliner devant lui ; et peut-être le Vendéen réconcilié se souvint-il alors de la phrase : « Clemenceau, Jaurès, tous ces hommes, je sais que dans la politique ils sont mes adversaires, mais dans la solitude et dans mon cœur, je les connais et je les aime. »

Ceci n’empêche pas Malraux de se demander ce que Barrès était venu chercher en politique. En 1953, à Pierre de Boisdeffre, « il y a un malentendu sur la pensée politique de Barrès : ce député ne prit la politique au sérieux que pendant quelques mois du boulangisme, et surtout pendant la guerre

(mais alors il s’agissait de la nation, non de la politique). Son nationalisme n’était pas d’ordre politique ; à peine Barrès consentit-il à en comprendre les adversaires ; son Jaurès ne semble même pas marxiste. « Leurs Figures » montre des politiciens, non une politique. »

Il sera plus incisif avec Frederic Grover en 1968 : « Il y a quelque chose de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la vie de Barrès : à l’Assemblée, il était député, il n’a jamais été ministre. Il était caporal en politique alors que, dans le domaine de la littérature, il était général…(Malraux souligne son absence d’éloquence, ce qui à la Chambre est rédhibitoire)…Barrès a toujours été marginal en politique…Même s’il avait été ministre, ça n’aurait pas duré plus de quinze jours…Et ministre de quoi ?…Même à supposer que la période était médiocre lorsque la France est entrée dans la guerre, Barrès ne s’est pas engagé. Il n’a pas participé à l’histoire. Pourquoi ? ». Malraux certes, au lendemain de mai 1968, trace son propre portrait en positif : ministre du général de Gaulle, éloquence, guerre d’Espagne jusqu’au Bangladesh en 1971 (à soixante-dix ans). Ce qui n’empêchera pas Bernard-Henri Lévy, jeune embarqué dans cette ultime aventure héroïque, de se rappeler qu’à vingt ans, en 1968, il regardait Malraux « comme lui-même, quarante ans plus tôt, voyait le dernier Barrès : un écrivain immense, mais qui se serait, sur le tard, trompé d’emploi ». (Le Monde, 22 novembre 1996, lors du transfert au Panthéon). Jean-Marie Rouart avait ironisé à son propos quelques mois plus tôt : « En forçant un peu, on pourrait presque dire qu’avec Izetbegovic, Lévy a trouvé son général Boulanger ou son Foch. Lévy, comme Barrès, a compris que l’écrivain ne transforme plus le monde par son art ; il doit, s’il veut trouver un écho, être sur la place publique, dans les assemblées, monter au créneau des grandes causes – nationalisme pour Barrès, internationalisme et cosmopolitisme pour Lévy. » (Le Figaro littéraire, 22 février 1996). Ce à quoi Lévy répliquera indirectement dans l’article précité : « Difficile de nier, en effet, qu’en Bosnie par exemple, j’aie eu constamment présents l’image et l’exemple d’André Malraux. Qu’aurait-il dit ? Qu’aurait-il fait ? Comment aurait-il réagi à tel discours d’Izetbegovic ? »

Au lendemain de la guerre, et au moment du R.P.F., le parallèle entre le général Boulanger et le général de Gaulle se retrouve fréquemment dans les chroniques : François Mauriac en 1948 : « il a fallu soixante ans plus tard qu’un autre général, de brigade celui-là…rencontre André Malraux pour que, dans un de ses descendants, le rêve de Barrès s’accomplisse… » (« Bloc-notes »), Jean-Marie Domenach en 1954 : « le nationalisme français, s’il fût demeuré plus fidèle à Barrès, …aurait gardé ce style intégrateur, ample et noble, cet esprit de rassemblement qu’inaugurera après la défaite de 1940, l’homme qui devait être, bien autrement que Boulanger, le général barrésien. » (« Barrès par lui-même »). En mai 1958, se rejouera mais avec succès « l’appel au soldat », second volume de la trilogie de « l’Energie nationale » commencée avec « les Déracinés » et cloturée par « leurs Figures ».

Peu à peu, ce n’est pas Malraux mais le général de Gaulle lui-même qui prend la place, non pas de Boulanger, mais de Barrès, à tel point que désormais à la France de Jaurés, c’est celle de De Gaulle que l’on oppose pour les concilier, comme l’avait rêvé Thibaudet, à un niveau supérieur dans l’unité nationale.

IV – L’art et le sacré

22 novembre 1996 – Lors du transfert au Panthéon, avant que ne s’exprime le président de la République Jacques Chirac, un premier discours fut prononcé par l’ancien porte-parole de la France libre, ancien ministre des Affaires étrangères de Pompidou, membre de l’Académie française, Maurice Schumann, sourde méditation sur la mort, qui, au détour d’une phrase, en appelle à Maurice Barrès. Sarah Vajda, dans sa biographie de Barrès, relève « ce que cria à une France indifférente Maurice Schumann…Il s’était souvenu que l’antidote malrucien n’était somme toute que la traduction d’une idée barrésienne, la discipline jetée à la face du néant par un écrivain qui voulait, à toute force, que l’action fût la sœur du rêve. »

4 décembre 1923 – Une heure avant sa mort, Maurice Barrès, avait encore parcouru un manuscrit resté inachevé et publié par son fils en 1926, sous le titre « Mystère en pleine lumière ». Malraux, comme beaucoup d’admirateurs de Barrès, regrettera sa mort prématurée. Lui-même disposa de nombreuses années pour conduire sa réflexion sur l’art et le sacré.

En 1954, Jean-Marie Domenach le relève non sans une touche de désapprobation et sans doute de mécompréhension : « Tel est le rôle de l’esthétique : à la fraternité humaine se substitue peu à peu la communion du beau. Malraux, Barrès ! La scène est prête maintenant pour y ressusciter les dieux ensevelis et les siècles morts. »

A Frédéric Grover, en 1968, Malraux reconnaît dans «la Colline inspirée » « le roman le plus intéressant de Barrès…Un livre très curieux…le mysticisme de Barrès… » Il n’en dit pas plus, mais l’on sent la parenté profonde, la méditation non aboutie, toujours poursuivie, sur l’être et le néant.

On a peu approfondi les écrits de Barrès sur l’art. Certes il y eu le Greco à Tolède, mais dans « le mystère en pleine lumière », il y a Claude Gellée, dit le lorrain, « la Sybille d’Auxerre », « le testament d’Eugène Delacroix » :

« Depuis vingt ou trente ans, je n’ai guère passé de mois sans visiter à Saint-Sulpice, dans la chapelle des Anges, la fresque fameuse d’Eugène Delacroix, « Jacob luttant avec l’Ange ».

Durant la guerre 39-45, Malraux avait écrit « la lutte avec l’Ange », roman détruit par la Gestapo dont ne reste que « les Noyers de l’Altenburg ».

Il y a beaucoup plus à approfondir sur cet « épanouissement » de la vie intérieure de Barrès à Malraux.

En forme de conclusion.

A Frédéric Grover, en 1968, André Malraux, encore ministre de la Culture, déclare :« Il faudrait faire un volume (Pléiade ou autre) qui comprendrait : la moitié d’  « Un homme libre », « Du sang, de la volupté et de la mort », « Amori et dolori sacrum », la moitié d’ « Une enquête aux Pays du Levant ». Cela pourrait s’intituler « paysages passionnés », comme a dit un des critiques de Barrès. »

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