Maurice Barres
Société des lecteurs de Maurice Barres

Lettre d’information N°10

13 juillet 2026

N’EN FAITES RIEN !

Emmanuel Grégoire a décidé de rebaptiser la place Maurice Barrès située au croisement de la rue Saint-Honoré et de la rue Cambon .(Ier arrondissement), « place Lucie Dreyfus ». L’épouse du capitaine Dreyfus, qui se battit sans relâche, avec un courage et une obstination exemplaires, mérite sans aucun doute d’être honorée, mais il serait profondément injuste de rayer de la carte des artères parisiennes l’un des plus grands écrivains de la littérature française.

N’en faites rien, Monsieur le Maire !.

L’argumentaire est sans appel : l’auteur des Déracinés est qualifié d’ « un des plus féroces détracteurs d’Alfred Dreyfus dans des écrits empreints de haine antisémite ». De toute évidence, ce jugement est empreint à la fois d’ignorance et de sectarisme. 

Bien sûr, il n’est nullement question d’absoudre Barrès de la phrase malheureuse publiée dans Le Journal : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. » 

Mais il est inacceptable de réduire celui en qui Léon Blum voyait un « maître », un « modèle », un « conducteur » à ce propos condamnable, qui n’est qu’un accident dans une oeuvre diverse et puissante, ayant irrigué le XXe siècle littéraire et continuant d’inspirer le siècle suivant (trois imposantes biographies en deux ans !). 

Il serait inacceptable de passer sous silence la compassion et les doutes exprimés lors du second procès de Dreyfus : « une petite boule de chair vivante disputée entre deux camps de joueurs et qui depuis six ans n’a pas eu une minute de repos » (Ce que j’ai vu à Rennes, 1904).

Il serait inacceptable d’oublier que Barrès s’est publiquement réjoui de la réhabilitation du prisonnier de l’île du Diable, prenant ainsi ses distances avec un Maurras crispé dans un antidreyfusisme catégorique.

Il serait inacceptable de faire l’impasse sur cet ouvrage majeur : Les Diverses familles spirituelles de la France (1917), qui place les juifs parmi les cinq grandes familles spirituelles françaises.

Si Barrès avait mérité une telle humiliation posthume, croit-on que Charles de Gaulle et François Mitterrand s’en seraient imprégnés aussi intensément ?

François Broche,
journaliste, historien,
auteur de Barrès (JCLattès, 1987) et de Vie de Maurice Barrès (Bartillat, 2012)

Débat

Une mise au point de Philippe Oriol, directeur scientifique de la Maison Émile Zola – Musée Dreyfus

En passant, et indépendamment de la question de fond (faut-il ou non débaptiser ?), quelques petites rectifications nécessaires au texte de monsieur Broche : Pas de doute chez Barrès en 1899 mais la conviction plus forte que jamais de la culpabilité ; pas de compassion non plus : dans la phrase citée peut-être mais à la seule condition de ne pas lire la suite du texte, édifiante ; et aucune réjouissance publique à la nouvelle de la réhabilitation de Dreyfus mais, au contraire et encore une fois, la réaffirmation de sa conviction de la culpabilité et, mieux, du truquage de l’enquête et de l’arrêt de la Cour de cassation.

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La réponse de François Broche à M. Oriol

C’est un grave contresens de faire de l’affaire Dreyfus l’élément central d’un système qui n’existe pas, puisque Barrès n’est ni un idéologue, ni un doctrinaire. S’il a été anti-dreyfusard, c’est surtout par solidarité envers les institutions violemment mises en cause par les dreyfusards : « Les plus anciennes institutions s’étaient brisées sous nos coups », reconnaîtra le dreyfusard Daniel Halévy dans Apologie de notre passé (1910).S’il a cessé de l’être, c’est par souci d’en finir avec le psychodrame qui avait jeté les Français les uns contre les autres. Sur ce point, il différait radicalement de Maurras, qui continuait de proclamer bruyamment la culpabilité du « traître ».

Les antibarrésiens – dont M. Oriol est, en quelque sorte, un prototype institutionnel – commettent l’erreur de ne prendre en considération que l’article paru dans La Cocarde du 6 janvier 1895, intitulé « La parade de Judas » et la phrase du Journal : « Que Dreyfus soit coupable, etc. » Or, dès le premier procès, Barrès n’est nullement convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il écrit en effet dans La Cocarde du 8 décembre 1894, sous le titre « Ecoutons l’accusé » : « Il serait excessif et même injuste de fusiller un israélite qui n’aurait que ce tort inné. Le problème demeure de connaître si, oui ou non, le capitaine Dreyfus a trahi. […] Jusqu’à preuve du contraire, il doit être présumé innocent. » Il réservera son jugement jusqu’à la condamnation, qui intervient le 22 décembre. Au passage, on ne peut manquer de rappeler qu’à la même époque, Jaurès ne met nullement en doute le bien-fondé du verdict et que, « d’abord hostile à ce juif riche et protégé par l’argent », comme le rappelle Jean-Denis-Bredin dans L’Affaire, il va jusqu’à demander que le traître soit fusillé (il ne sera convaincu de l’innocence de Dreyfus qu’à la fin de 1897).

On ignore à quel moment le doute a commencé à s’insinuer dans l’esprit de Barrès, mais ce qui est certain, c’est qu’il confie à Léon Blum au cours de l’hiver 1897-1898 : « Je me demande si je ne me suis pas mépris… Dreyfus était-il le scélérat ? était-il un stoïque, un martyr ? Je n’en sais plus rien. » Il serait difficile de prétendre que ce propos émane d’un antisémite obsessionnel. Entre temps, Mathieu Dreyfus a publiquement mis en cause Esterhazy comme étant l’auteur du fameux bordereau qui a conduit son frère à l’île du Diable. Fervent barrésien, Blum estime que, si Barrès a pris position contre Dreyfus trois ans plus tôt, c’est que les apparences étaient contre ce dernier. La reconnaissance de la culpabilité d’Esterhazy devrait logiquement entraîner celle de l’innocence de Dreyfus. Blum demande donc à Barrès de rallier le camp dreyfusard. Barrès ne dit pas non, mais il demande à réfléchir.

Quelques jours plus tard, il annonce à Blum que, dans le doute, il se rallie à « l’instinct national ». Publiée dans L’Aurore le 13 janvier 1898, la célèbre « Lettre au président de la République » de Zola (« J’accuse ») apparaît davantage comme un réquisitoire contre l’armée que comme une démonstration de l’innocence de Dreyfus Pour Barrès, il est clair qu’on ne reviendra sur la chose jugée en 1894 qu’en cassant l’armée, qu’en mettant ainsi la France à la merci de l’Allemagne. Que vaut le sort d’un homme au regard du destin de la patrie ? La réponse n’est pas facile et Barrès a dû se battre contre lui-même avant de trancher.

Ecoutons Blum : « Il me parlait encore de Zola avec amitié, avec respect, mais il ne voyait d’aucune part, disait-il, de vérité prouvée. Les réticences calculées des dreyfusards l’inquiétaient, l’irritaient. Dans le doute, c’est l’instinct national qu’il choisirait comme point de ralliement. » (Souvenirs sur l’Affaire)

Ce rappel était nécessaire pour répondre aux remarques largement infondées de M. Oriol.

Le doute et la compassion sont nettement exprimées dans l’article intitulé « L’entrée de Dreyfus » paru dans Le Journal du 9 août 1899. Barrès est toujours persuadé de la culpabilité, mais il ne rejette pas tout à fait l’hypothèse de l’innocence. C’est surtout une poignante compassion que Dreyfus lui inspire : « pauvre petit homme », « misérable guenille humaine », « boule de chair vivante disputée entre deux camps de joueurs », « chair vivante et broyée »… Coupable ? innocent ? Dreyfus lui apparaît surtout comme une énigme incompréhensible. « Dreyfus le déraciné », écrit-il le 18 août. Voici le « traître » promu au rang de héros barrésien !

Si elle ne change pas son état d’esprit contre les dreyfusards, qualifiés de « fous d’orgueil » et de « pédants révoltés », la réhabilitation l’incite à envisager une réconciliation, à rêver d’incorporer dreyfusisme et antidreyfusisme dans un « type supérieur » : « Il faudrait, confie-t-il, sauver ce qu’il y a de chevaleresque français chez les dreyfusiens de bonne foi, […] systématiser cette double tendance et puis coordonner, s’il est possible, ces éléments contradictoires dans un idéal commun1. » Intervenant à la Chambre le 13 juillet 1906, il proclame son adhésion à la « vérité judiciaire » mais à sa façon – distanciée, ironique, à la limite de la désinvolture : « Dreyfus a été le traître pendant douze ans par une vérité judiciaire. Depuis vingt-quatre heures, par une nouvelle vérité judiciaire il est l’innocent. C’est une grande leçon, je ne dis pas de scepticisme, mais de relativisme, qui nous invite à modérer nos passions. »

Modérer ses passions : tout un programme ! une règle de vie à laquelle il n’a cessé de se montrer fidèle depuis Le Culte du moi. Non les brimer, les contenir ou les contraindre, mais leur offrir un cadre où elles feront entendre « ce chant profond, cette musique d’âme qui sont de lui et ne sont que de lui2 ». La page de l’antisémitisme – circonstanciel et non systémique – est définitivement tournée.

1Henri Massis, Evocations, souvenirs (1905-1911), Plon, 1931.

2Maurice Genevoix, préface au tome VI de L’Oeuvre de Maurice Barrès (Club de l’Honnête homme, 1965)


Revue de presse :

Entretien entre Michel Guénaire et Ronan Planchon dans Le Figaro du 20 juillet 2026

Michel Guénaire : «Notre époque a oublié que Maurice Barrès a inspiré Blum, de Gaulle ou Aragon»

Le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, a décidé de débaptiser une place au nom de
Maurice Barrès située dans le I arrondissement. L’écrivain, auteur de Maurice Barrès, Le grand écrivain retrouvé,
critique cette décision et analyse la pensée de l’auteur de Un homme libre.
Michel Guénaire a publié Maurice Barrès, Le grand écrivain retrouvé. Ce livre sera suivi, à l’automne, d’une
sélection des articles publiés par Maurice Barrès dans sa Chronique de la Grande Guerre (les deux ouvrages
chez Perrin, 2026).


LE FIGARO. – A l’occasion de la Journée de commémoration nationale pour Alfred Dreyfus, le maire
socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, a décidé de débaptiser une place de la capitale Maurice-Barrès
pour la nommer Lucie-Dreyfus. Quel regard portez-vous sur ce choix ? La toponymie ne permet-elle pas
d’expliquer l’histoire telle qu’elle fut ?


Michel GUÉNAIRE. – Le choix du maire de Paris vient heurter l’hommage d’un siècle. Après sa mort survenue le
4 décembre 1923, honorée par des funérailles nationales après celles de Victor Hugo, un arrêté du 24 mars 1924
a créé la place Maurice-Barrès dans le Ier arrondissement de Paris, dont Barrès avait été le député pendant
dix-huit ans. Les funérailles nationales et l’inauguration de sa place furent l’objet d’un consensus. Ses adversaires
avaient dépassé les querelles du passé, comme Barrès s’était rendu le premier au chevet de Jaurès après son
assassinat. C’était le temps de la réconciliation entre les grandes figures de la République. Ainsi, le choix de
débaptiser la place Maurice-Barrès rompt avec un esprit de concorde, et relance les vaines polémiques dans une
nation pourtant suffisamment meurtrie. (Le texte complet de l’entretien est réservé aux abonnés du Figaro, lien ci-dessous).

https://www.lefigaro.fr/vox/culture/michel-guenaire-notre-epoque-a-oublie-que-maurice-barres-a-inspire-blum-de-gaulle-ou-aragon-20260720

https://www.lefigaro.fr/livres/maurice-barres-de-michel-guenaire-le-magnifique-20260417

Actu Ile de France

https://actu.fr/ile-de-france/paris_75056/la-ville-de-paris-renomme-une-place-portant-le-nom-d-un-antisemite-en-hommage-a-lucie-dreyfus_64531506.html

Libération

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/a-paris-contre-la-haine-de-lautre-la-place-lucie-dreyfus-remplacera-la-place-maurice-barres-20260712_E4A656HVHVD47JYUNZ6E5LHBYA

BFM

https://www.bfmtv.com/culture/il-n-y-aura-plus-de-place-maurice-barres-a-paris-l-ecrivain-antisemite-et-feroce-antidreyfusard-laissera-sa-place-a-l-epouse-du-capitaine-dreyfus_AD-202607260026.html

Est Républicain

https://www.estrepublicain.fr/societe/2026/07/20/controverse-faut-il-retirer-le-nom-de-maurice-barres-de-l-espace-public

France Info

https://www.franceinfo.fr/culture/a-paris-la-place-maurice-barres-fervent-antisemite-rebaptisee-lucie-dreyfus_8119160.html

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